L’élu communiste d’opposition Julien Picot a demandé, le 8 mai dernier — à l’occasion de la date anniversaire de la victoire de 1945 — l’installation d’un monument à Max Barel sur la place niçoise qui porte déjà son nom, à proximité du port. La mairie de Nice y a répondu favorablement le 13 mai (lire l’article de Nice-Matin). C’est une demande que l’association República de Nissa porte depuis 2012, et qui avait jusqu’ici essuyé plusieurs refus. Polytechnicien, officier décoré, communiste, résistant, Max Barel a été torturé et assassiné par la Gestapo à Lyon en juillet 1944, sans avoir livré un nom. Il avait 31 ans.
C’est à l’occasion de cette décision d’honorer une nouvelle fois Max Barel que je mets en ligne la plaquette biographique que Janine Portal lui a consacrée en 1951, illustrée par un portrait de Pablo Picasso.
Le livre est édité en 1951 par les Éditions de la Colombe Blanche, à l’initiative des anciens condisciples de Max Barel à l’École polytechnique (promotion 1933). L’un d’eux, Maurice Rousselier — qui fut, sous le nom et le grade de « colonel Rivier », chef régional paramilitaire de la Résistance en régions R4 puis R5 — demande à son épouse, Janine Portal, alors récente auteure d’un roman policier (L’assassin ne tue pas les femmes, 1947), de rédiger la biographie de leur camarade torturé et assassiné par la Gestapo.
Les anciens X souhaitent pour leur hommage un portrait par Picasso. C’est Virgile Barel, père de Max, député communiste des Alpes-Maritimes et ami du peintre, qui transmet la demande à Pablo le 20 décembre 1950 :
Mon cher camarade Picasso. Des ingénieurs et officiers anciens élèves de Polytechnique camarades de promotion de mon grand fils Max torturé et tué par la gestapo et les miliciens vont éditer une brochure, dont le texte est magnifique, sur la vie de mon garçon. Ils voudraient l’illustrer avec un dessin de toi. Je viens te le demander.
Picasso répond. Le portrait — épuré, stylisé, vraisemblablement réalisé d’après photographie — parvient à Virgile en avril 1951. À sa seconde épouse Elo, qui écrit alors à Picasso « C’est beau : le visage de Max. Volonté – Intelligence – Pureté – Douceur », Virgile ajoute : « je suis sûr que notre petit livre poursuivra le combat de mon fils ».
Max Barel naît à Menton le 4 juillet 1913, fils de deux instituteurs. Polytechnicien (promotion 1933), il est perçu à l’X comme « le communiste de l’École – une espèce d’anomalie monstrueuse ». Il poursuit à l’École d’application d’artillerie de Fontainebleau, publie en 1939 sous anonymat dans la revue marxiste La Pensée une étude sur le char de combat à la lumière de la guerre civile espagnole. Lieutenant d’artillerie pendant la bataille de France, fait prisonnier, il s’évade par trois fois et obtient la croix de guerre avec citation. À l’armistice, il refuse l’« armée sous contrôle étranger » et demande son congé.
En 1941 il est nommé chef de la plate-forme d’essais des Ateliers de constructions électriques de Delle. Responsable régional pour la Loire au sein de l’U.C.I.F.C. — Union des Cadres Industriels de la France Combattante — il organise sabotages et plans d’attaque contre les transformateurs et les lignes alimentant la Manufacture d’armes de Saint-Étienne, fait fabriquer grenades et crève-pneus, monte un réseau. En mars 1944, recherché par la police française, il passe dans la clandestinité.
Le 6 juillet 1944, la Gestapo l’arrête à la sortie de la gare de Perrache, à Lyon. Conduit place Bellecour, il est torturé par Klaus Barbie et ses deux assistants français, Max Payot et Marcel Moyne. Bains glacés, bain d’eau bouillante, flagellations. Max Barel tente de se suicider. Il ne livre aucun nom. Il meurt, probablement le 11 juillet, à 31 ans. Moyne sera condamné à mort en juillet 1946, gracié quatre mois plus tard — à l’indignation des anciens résistants. Le procès de Klaus Barbie ne s’ouvrira à Lyon qu’en mai 1987. Virgile Barel sera mort depuis huit ans.
Le texte de Janine Portal — court, dur, écrit dans la fièvre encore proche de la guerre — n’est pas un livre d’historien. C’est un hommage, et c’est une arme. Le ton est celui de 1951 : épique, frontal, sans la distance critique que prendra Charles-Marie Cardon dans La courte vie, la longue mort de Max Barel, héros de France (Éditions Sociales, 1973). On y entend la voix d’une génération qui parle de ses morts à voix haute parce qu’on vient à peine de les enterrer. Et l’on entend, derrière le texte, la voix d’un père qui, comme l’écrit l’historien Robert Charvin, distribue cette brochure « non seulement pour sauvegarder la mémoire de son fils, mais pour stimuler la chasse aux criminels qu’il appelle de ses vœux ».
Cette plaquette est tout cela à la fois — sur ses vingt-huit pages d’un imprimeur niçois de l’avenue de la Victoire : un héros de la Résistance, son père député communiste, un éditeur militant, une romancière, des polytechniciens reconvertis en chefs maquisards, un dessin de Picasso, et un combat politique qui ne lâche pas prise.
À ma connaissance, le texte intégral n’est pas facilement accessible en ligne. Un exemplaire a été acquis par la bibliothèque du Musée de l’Armée, qui l’a présenté en 2019 dans l’exposition Picasso et la guerre. C’est sur leur notice rédigée par Jean-François Charcot que s’appuie l’essentiel du contexte donné ici — je leur dois la lettre à Picasso, la chronologie précise et les éléments d’archives. Je mets ici le PDF à disposition pour qui voudrait le lire, le citer ou simplement le feuilleter.


